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Il s’agit d’un texte court portant sur un aspect de l’histoire de la santé à Marseille ou en Provence. Vous trouverez en archives, au format pdf à télécharger, les anciens articles. Dans le but d'enrichir rapidement cette rubrique, d'autres articles y sont ajoutés directement. Archives

L'Hôtel Dieu de Marseille, par le Professeur Yves Baille


Au XIIe siècle, Marseille, avec ses 15 000 habitants, est blottie entre ses remparts, sur la rive Nord du Lacydon, aux flancs de la butte des Carmes, de la butte des Moulins et de la butte Saint Laurent.
La ville est divisée en deux parties : la ville haute, ville épiscopale sur laquelle l’évêque exerce son pouvoir, spirituel et temporel, qu’il partage avec les prévôts du chapitre de la Major, et la ville basse, la ville active, tenue par les vicomtes de Provence.
La ville basse qui regroupe les artisans, commerçants et marins, détient de fait le pouvoir économique. Ville haute et ville basse, collaborent parfois, se combattent souvent.
Enfin, sur la rive Sud du port, le riche et puissant abbé de Saint Victor, ne reste pas indifférent aux choses de la vie de la Cité.
Les citoyens marseillais n’ont guère droit à la parole, car depuis Charles Martel, la municipalité a été supprimée.

C’est dans ce contexte que la confrérie du Saint Esprit vient s'implanter à Marseille en 1188. C’est une association de secours mutuel et de bienfaisance, d'obédience catholique, qui regroupe laïcs et religieux. La confrérie s’installe de la façon la plus officielle avec l’accord de Barral, vicomte de la ville, et avec celui du sieur des Baux et du roi d’Aragon. Arnaud Amalric, archevêque de Narbonne et légat du Pape approuve les statuts de la confrérie.

La confrérie achète quelques maisons près de l’église des Accoules, en plein cœur de Marseille, aux confins de la ville haute et de la ville basse, pour fonder l'hôpital du Saint Esprit. Ce n’est, en fait, qu’un ensemble de maisons qui communiquent entre elles. L’hôpital est servi par les frères du Saint Esprit.
Dans le même temps, les membres de la confrérie vont s’immiscer dans la vie politique de la cité. Ils parviennent à recruter et à fédérer les citoyens de la ville haute et de la ville basse dans un esprit de "liberté et d'égalité". En 1214 ils rachètent aux vicomtes leurs privilèges, donnent une constitution à la ville, en codifient des lois et les statuts. La confrérie, qui vient ainsi de prendre le pouvoir, a reconstitué l'oligarchie des origines de la Cité.

A la Renaissance, l'hôpital du Saint Esprit devenu vétuste, Charles de Cazaulx, premier consul de la Ville, décide de regrouper en un seul hôpital, l'hôpital du Saint Esprit et celui de Saint Jacques de Galice, qui avait été fondé près des remparts Est de la ville par le riche négociant, Bernard Garnier, en 1344.
Le blason de l'Hôtel-Dieu portera désormais la colombe du Saint Esprit et les coquilles de Saint Jacques de Galice, en souvenir de son origine.
Le nouvel Hôtel-Dieu, construit sur l'emplacement de l'hôpital du Saint Esprit, commencé en 1593, est achevé 25 ans plus tard. Jean de Cabre, Nicolas d'Albertas et la veuve du consul Lenche financent les travaux.

Blason de l'Hôtel Dieu

L'Hôtel-Dieu est constitué d'une grande cour triangulaire fermée sur deux des côtés par les bâtiments administratifs et les salles de malades, et sur le troisième par l'église de l'hôpital.
Deux siècles plus tard, l'Hôtel-Dieu est devenu insalubre et trop petit. La population marseillaise a été, en effet, multipliée par cinq, pour atteindre 100 000 habitants au début du XVIIIe siècle.Il est alors décidé de construire un nouvel Hôtel-Dieu, dont les plans sont demandés à Jacques Hardouin Mansart. La première pierre est posée en 1753, avec une plaque sur laquelle on pouvait lire : "la Foi l'a conçu, l'Espérance lui a donné le jour, la Charité l'élèvera."
Un siècle plus tard, seule la partie centrale est réalisée, tandis que la population est passée à 200 000 habitants et qu'on refuse des malades. Il est alors nécessaire de terminer l'Hôtel-Dieu en construisant les deux ailes Sud, en retour du bâtiment central ; on dégage les abords en détruisant les masures qui l'entourent, ainsi que l'ancien Hôtel-Dieu qui a continué à fonctionner pendant les cent ans qu'ont duré les travaux.

Destruction de l'ancien hôpital et achèvement des deux ailes en retour


L'Hôtel-Dieu prend alors son aspect définitif. C'est en 1866, le 15 novembre, jour de la fête de l'impératrice Eugénie, que l'hôpital est inauguré par le maire Théodore Antoine Bernex.

L'Hôtel-Dieu est resté le seul hôpital de malades de la ville ; c'était l'hôpital des Marseillais, jusqu'en 1858, date à laquelle s'ouvre l'hôpital de l'Immaculée Conception dans le quartier du Petit Camas.(cf ouvrage sur l'hôpital de l'Immaculée Conception)

Au XXe siècle, l'Hôtel Dieu est un hôpital de qualité avec des services de pointe, dirigés par les plus grands noms de la médecine et de la chirurgie marseillaise. Mais il n'est plus adapté aux progrès de l'hospitalisation moderne, et en 1993, le dernier malade quitte l’hôpital.


Les malades de l'Hôtel-Dieu

A l'origine, du temps de l'hôpital du Saint Esprit, c’est plus un lieu d'hébergement que de soins. Par la suite, on distingue dans la population de malades, "les fiévreux" correspondant schématiquement aux malades de médecine et "les blessés", terme réservé aux malades chirurgicaux.
Au XVIIe siècle, sous les combles de l'hôpital, une salle est réservée aux accouchées.
L'Hôtel-Dieu accueille civils et militaires jusqu'en 1848, date à laquelle s'ouvre l'hôpital militaire Michel Lévy. (cf article sur l'hôpital Michel Levy)
Les conditions d'hospitalisation ont été progressivement améliorées, passant de plusieurs malades par lit, aux grandes salles communes, pour finir, au milieu du XXe siècle, par des salles boxées et quelques chambres à deux lits.


Les bienfaiteurs de l'Hôtel-Dieu

Jusqu’à la Révolution la direction et la gestion de l'hôpital sont assurées par des recteurs, notables de la ville, désignés par le Conseil municipal.
Les recteurs sont en permanence à la recherche d'argent pour assurer le fonctionnement de l'hôpital, et bien souvent ils doivent payer de leur poche.

L'Hôtel-Dieu fonctionne, tant bien que mal, grâce à la charité des Marseillais, et à la générosité de quelques grands bienfaiteurs, parmi lesquels il faut citer :
• au XIIIe siècle Benoit d'Alignan, évêque de Marseille ;
• au XIVe siècle Julien de Cazaulx, riche négociant ;
• au XVIIe siècle Jacques de Matignon, abbé de Saint Victor ;
• et au XVIIe, Guillaume du Vair, président de la Cour souveraine de Marseille, premier président du parlement d'Aix, puis garde des sceaux du royaume, qui lègue toute sa fortune à l'Hôtel-Dieu. Les recteurs feront réaliser en 1628, par Portal, une belle statue en marbre représentant Guillaume du Vair, à genoux, en prières, qu'ils placent dans l'église de l'Hôtel-Dieu et que l'on pouvait voir au pied du grand escalier Est de l'hôpital. Cette statue est actuellement dans les locaux du Conservatoire du Patrimoine Médical de Marseille. (cf article sur Guillaume du Vair)


Statue de Guillaume du Vair, actuellement au Conservatoire du Patrimoine Médical de Marseille

Après la Révolution, c'est à la ville que revient, en principe, la charge de financer l'Hôtel-Dieu. Mais il y a toujours de graves problèmes de trésorerie et c'est grâce aux bienfaiteurs que l'hôpital peut continuer à fonctionner.

Sur les plaques de marbre, placées au pied des deux escaliers monumentaux, on retrouvait les noms des grandes familles marseillaises du XIXe siècle, armateurs, négociants, et industriels qui ont été les acteurs de l'expansion économique de l'époque.

Il faut faire une mention particulière pour Louis Salvator – courtier en grains – et pour Jules Cantini – immigré italien qui fit fortune comme marbrier – car ils ont été les derniers grands bienfaiteurs des hospices


L'Hôtel-Dieu et la municipalité

Lorsque les recteurs de la confrérie du Saint Esprit ont reconstitué un conseil municipal, en regroupant les forces vives de la ville et les représentants des corps de métiers, ils se réunissent parfois dans les murs de l'hôpital.
Mais à partir de 1347, le conseil municipal, "Honorable Conseil Général de la Ville de Marseille", siège de façon permanente dans une salle de l'hôpital, spécialement aménagée à cet effet. C'est ainsi que pendant 134 ans, l'Hôtel-Dieu a aussi été l'Hôtel de Ville de Marseille.

En règle générale, dans tout le royaume, les Hôtel-Dieu étaient placés sous l'autorité de l'évêque. A Marseille, il n'en est pas ainsi, et dès le début c'est la municipalité qui contrôle l'Hôtel-Dieu. Cette particularité marseillaise s'explique par le fait que ce sont les mêmes hommes, membres de la confrérie du Saint Esprit qui ont fondé l'hôpital et restitué à la ville un pouvoir municipal.


La Cour souveraine de justice à l'Hôtel-Dieu

L’hôpital a également abrité à la Renaissance la Cour souveraine de justice que présidait alors Guillaume du Vair. Tous les dimanches après-midi la chambre d'Aix se transportait à l'Hôtel-Dieu avec les conseillers, l'avocat général, le sénéchal, le procureur du roi et un greffier, qui entouraient le président du Vair.
A cette occasion, Guillaume du Vair décide que le montant des amendes prononcées par la cour sera directement versé dans les caisses de l'Hôtel-Dieu, et il décrète que toutes les confréries et corporations de métier de la ville devront participer à la vie de l'hôpital en fournissant des lits « garnis ».


Le Mont de piété à l'Hôtel-Dieu

La compagnie du Saint Sacrement, créée à Paris pour "entreprendre tout le bien possible et éloigner tout le mal possible en tout temps, en tout lieu et à l'égard de toute personne" s'implante à Marseille en 1639 ; elle est à l'origine, en 1640, de la création de l'hospice de la Charité, et en 1688 du premier mont de piété de Marseille dans les locaux de l'Hôtel-Dieu. Son but est de libérer les pauvres Marseillais de l'emprise des usuriers. Les dépôts mis en gage sont conservés dans une salle de l'hôpital ; les prêts sont sans intérêts et le fonctionnement du Mont de piété est assuré par de généreux bénévoles.


Les enfants abandonnés

Dès le XIIe siècle, il existe à l'hôpital du Saint Esprit une institution qui recueille les enfants abandonnés ; les "bastards" sont pris en charge par les recteurs, mis en nourrice, puis placés à la campagne dans des familles d'accueil de la région jusqu'à l'âge de 12 ans.

De retour à l'Hôtel-Dieu, les recteurs assurent leur formation et s'efforcent de leur trouver un emploi. Les garçons les plus robustes sont placés comme mousses à bord des bateaux, avec droit de priorité pour les enfants de l'Hôtel-Dieu. D'autres sont placés chez des artisans ou participent aux travaux du port comme manœuvres ou calfateurs.

Les plus doués de ces enfants sont choisis par les recteurs qui les mettent à l'apprentissage en apothicairerie ou en chirurgie. Ils sont logés et entretenus à l'Hôtel-Dieu, ce sont les premiers "internes des hôpitaux" (cf article sur les internes en chirurgie de l’Hôtel-Dieu au XVIIe et au XVIIIe siècle).
Les internes, après six ans d'exercice aux pansements, puis à la réception des blessés et des fiévreux, peuvent devenir "gagnant maîtrise". Le gagnant maîtrise dirige une équipe de six internes dont il assure la discipline, il assiste le chirurgien major et peut espérer devenir un jour maître en chirurgie.
Le plus célèbre de ces enfants abandonnés est Joseph Thomas Moulaud, qui gravira tous les degrés et deviendra chirurgien chef de l'Hôtel-Dieu, puis directeur de l'école de médecine en 1819. (cf article sur le docteur Joseph Moulaud, un destin hors du commun).

Les filles sont employées pour le service de l'hôpital ou sont placées en ville chez des particuliers dont les recteurs vérifient la bonne moralité. L'hôpital s'efforce de marier ces filles, leur fournit une dot et le repas de noces se passe à l'Hôtel-Dieu.
Le service des enfants abandonnés pesait très lourd sur les finances de l'Hôtel-Dieu ; dans les années qui précèdent la Révolution, il y a en moyenne 500 abandons par an pour une population totale de 100 000 habitants ; c'est ainsi, qu'en 1762, les recteurs ont en charge 2 000 enfants.


Les étudiants de l'Hôtel-Dieu

C'est une tradition ancienne de cet hôpital que d'assurer l'enseignement de la chirurgie. Les chirurgiens de l'hôpital, maîtres chirurgiens qui délivrent cet enseignement, sont nommés par le Conseil de ville.
En 1728, Jacques Daviel, qui réalisera à l'Hôtel-Dieu la première cure de cataracte par extraction du cristallin, ouvre à ses frais un cours de démonstration d'anatomie.(cf article sur Jacques Daviel, oculiste du Roi).

Buste de Jacques Daviel,
actuellement au Conservatoire du Patrimoine Médical de Marseille

En 1766, Jérôme Girard, chirurgien de l'Hôtel-Dieu et ancien enfant abandonné, crée et finance une charge de démonstrateur d'anatomie.
En 1775, le Collège des maîtres en chirurgie s'installe à l'Hôtel-Dieu, avec le titre d'école publique et gratuite de chirurgie.

En 1787, Rodolphe Barles, crée un enseignement d'obstétrique pour les étudiants.
En 1807, à l'initiative de Napoléon, est ouvert le premier concours d'internat des hôpitaux. Les internes de l'Hôtel-Dieu ne sont plus choisis par les recteurs, ils sont recrutés par concours.
Le 7 mai 1808, Napoléon signe à Bayonne le décret qui stipule : "il sera établi dans l'hospice de l'Hôtel-Dieu de Marseille des cours pratiques et théoriques de médecine, de chirurgie et de pharmacie, spécialement destinés à l'instruction des Officiers de santé".

Le 3 novembre 1808, la Commission des hospices inaugure, dans les locaux de l'Hôtel-Dieu, et à ses frais, l'école secondaire de médecine de Marseille, en présence du marquis de Montgrand, maire de Marseille.
En 1826 s'ouvre à l'Hôtel Dieu-la première école de sages-femmes, dont les enseignants sont André Cauvière et Jean Baptiste Ducros. Pour être admis à cet enseignement il faut avoir 18 ans révolus et moins de 35 ans, savoir lire et écrire, être de bonne vie et mœurs avec certificat du maire ou du curé. L'enseignement dure deux ans.

En 1876, l'école secondaire, devenue école de plein exercice, quitte l'Hôtel-Dieu pour s'installer juste en face, dans le pavillon Daviel.


L'Ecole d'infirmières de l'Hôtel-Dieu

Sous l'ancien régime, les sœurs Augustines assurent les soins des malades ; mais à la fin du XIXe siècle, la laïcisation des hôpitaux est entreprise, et il faut remplacer les religieuses par des infirmières.
En 1895, l'administration de l'hôpital décide d'ouvrir des cours professionnels pour former des infirmières laïques. Mais ce n'est qu'en 1904 que l'école de l'Hôtel-Dieu accueillera les premières élèves infirmières. L'enseignement théorique et pratique dure un an. Il faut avoir l'autorisation des parents pour s'inscrire, un certificat de bonne vie et mœurs, être de nationalité française et avoir le certificat d'études primaires.
En 1993, l’hôpital vétuste est désaffecté, les derniers malades quittent l’Hôtel-Dieu qui accueillera pendant quelques années les écoles de formation du personnel de l’Assistance Publique –Hôpitaux de Marseille.

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La Ville se rendra ensuite acquéreur de l’hôpital et le louera en 2007 pour 99 ans à Inter Continental Hôtels Group.

Pour comprendre la place que cet hôpital tient dans l'histoire de Marseille, il faut savoir qu'il recevait à la fois les pauvres, les malades civils et militaires et les enfants abandonnés, mais que de plus, il a joué grâce à ses recteurs, un rôle politique et social important.

 

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Dernière mise à jour : 7 décembre 2017